Les Petits Conseils de Tonton Piotr – Les petites habitudes
On a chacun ses petites habitudes, ses petites névroses personnelles qui reflètent notre moi profond comme le hamburger avarié d’une chaine de nourriture-rapide reflète à la morgue l’état de santé de son consommateur qui décède généralement quelques heures après l’absorption, foudroyé à la fois par le désastre gustatif de la chose et les germes mortels qui parsèment la cuisine dégoulinante de négligence de la l’enseigne susnommée. Nos petites habitudes nous trahissent.
Alors bon, autant me flageller tout de suite et me mettre immédiatement sur grill. Oui Marie à raison de me dire que je laisse traîner mes bouquins, mes mangas ou mes paquets de bonbons japonais partout dans l’appartement. Non pas que je sois particulièrement bordélique mais, excuse récurrente chez les bordéliques, j’ai une notion du désordre organisé. Excuse qui fait beaucoup rire Marie qui me demande qu’elle genre de désordre organisé ferait classer une partie d’une collection de BD dans notre chambre, l’autre partie dans la chambre d’amis et la troisième dans le salon. J’ai beau lui dire qu’ils sont classés par arcs narratifs, la bougresse se rend bien compte que je me fous légèrement de sa gueule et prends les devants en mettant tout en pile dans la chambre d’amis, m’obligeant à retrier et à bien ranger la totalité de notre grande collection. Je conçois que la difficulté de vivre avec moi c’est que j’ai toujours une bonne excuse pour mes habitudes de célibataire.
Avant de vivre avec Marie, je collais des post-It partout dans la maison. Je dois le reconnaître, bien avant l’avènement de la « post-It war » j’avais cette habitude qui m’est restée de tout écrire sur des post-It pour ne rien oublier et classer mes priorités. Un post-It rouge pour un dessin urgent, un post-It bleu pour une démarche administrative, un post-It jaune pour un travail de pub, un post-It vert pour une connerie lambda ou une idée à la volée, sur chaque post-It est écrit une liste, chaque liste étant composée de plusieurs tâches. Oui bon, c’est le bordel mais je m’y retrouve. Marie m’a bien offert un agenda, il me sert à noter mes journées et mes rendez-vous mais est toujours doublé d’un post-It parce que je trouve ça cool sauf qu’aujourd’hui Maries est passée par là et le mur de mon bureau est constellé des dizaines de petits papiers colorés qui font la joie du chat quand il vient s’écraser de tout son poids et de toute sa fourrure sur l’aquarelle que je suis en train de faire.
Je regarde la téloche en travaillant ? C’est pour mieux la rassurer. En effet, tant que ma part féminine se borne à pouvoir faire avec succès plusieurs choses à la fois (comme pisser et me brosser les dents, téléphoner en découpant des oignons ou encore écouter ma belle-mère me parler de ses envies de petits enfants en éclatant du piéton sur GTA, aucun rapport) et à me faire désirer à un rendez-vous parce que ce foutu métro n’a pas voulu aller plus vite alors que je partais en retard de la maison, elle peut-être rassurer sur notre avenir commun. C’est quand je ne commencerai à me faire appeler Françoise-Odile et que je me fringuerai avec un fuseau rose sous un short en jean et un cardigan Zadig & Voltaire échancré jusqu’au nombril qu’il faudra qu’elle s’inquiète. Généralement Marie déteste que je fasse ce genre de cliché homophobe mais je fais ça pour déconner et en plus j’ai horreur du prénom Françoise-Odile.
Mon bureau accumule la moitié des verres de la maison servant soit de pot à eau pour les aquarelles, soit de tasse à thé pour le café. Mea culpa, j’aime avoir un modèle quand je dessine un verre. Un mug traine sur la table basse du salon ? C’est à cause de Gene Kelly (notre chat) parce qu’en y mettant de l’eau pour arroser notre plante dépolluante, le chat est venu jouer près de moi et pour éviter de renverser l’eau sur les prises de courant qui sont juste à coté, j’ai du poser le mug sur ta table pour m’occuper de notre progéniture poilue qui insistant comme Marie, ne peut attendre une seconde pour succomber au plaisir délicieux de mes savoureuses caresses. La dernière fois, futée comme elle est, il lui a suffit de me faire sentir l’odeur de thé matcha dans le mug pour me faire avouer que j’étais juste un gros fainéant me soulignant également que tout aussi savoureuses qu’elles soient, mes caresses allaient rester de mon coté du lit ce soir. Je pensais qu’elle ne tiendrait pas mais elle a la volonté de fer du rideau qui divisait l’Europe et la Russie de son incommensurable puissance.
Mais ne croyez pas que sous cette âme de guerrière inflexible se cache la rigueur d’un instructeur des Marines américains. Marie a certes ce coté autoritaire que j’aime si souvent titiller et narguer sans jamais me faire dominer, cette attitude de maîtresse d’école sévère sous un physique de jeune étudiante érudite aux beaux arts, cette volonté inébranlable de corriger mes petites manies mais elle a surtout également sa petite montagne de grosses habitudes qui la rende attachante et qui fait qu’au final on ne ressemble un peu voire même beaucoup. D’où notre décision de traiter nos petits problèmes de couple par l’humour et l’utilisation massive de réparties cinglantes, ironique et décalées qui paradoxalement dédramatisent immédiatement la situation et nourrissent l’imagination.
Marie a, comment le dire de manière élégante et raffinée ? Marie a la culotte voyageuse. Elle aime a déposer inconsciemment ce délicat morceau de tissus qui habille si suavement son séant. En dehors des moments où emporté par l’enthousiasme de tendrement l’enlacer sur le fauteuil club du salon, je lui arrache avec les dents ou les mains et la catapulte à l’aveugle dans la pièce, je ne sais pas d’où ça vient cette géographie hasardeuse qui fait que sa culotte se retrouve quelquefois dans le placard de la cuisine ou accrochée à la porte d’entrée. D’après elle, ses sous-vêtements sont animés d’une vie propre. Ils bougent la nuit, soit battant de leur petites ailes en dentelles pour aller se percher tout en haut de l’étagère de DVD soit portés par le vent de mes flatulences nocturnes qu’il fuient pour éviter une mortelle asphyxie.
Rien n’égale pourtant notre lieu de chaos commun qui est sans conteste la salle de bains. Alors que notre verre à brosses à dents sépare symétriquement sa partie de la mienne et alors que mon espace ressemble à s’y méprendre au shooting d’une pub pour un après-rasage. L’anapurnesque amas de produits de beauté et de crèmes qu’utilise Marie, ses produits de maquillage, ses tas de mascaras, son plein de fond de teint et ses rimmels à la pelle envahissent les étagères et les tiroirs comme une marée de fourmis voraces dévore le moindre espace vital d’une forêt africaine. En regardant de loin, ou même de près, on croirait voir une réplique en miniature d’un Manhattan anarchique où certains immeubles effondrés se couchent aux pieds de gigantesques édifices destinés à rendre plus belles et appétissantes les douces lèvres de ma non moins appétissante moitiée. Il y a facilement dans notre salle d’eau l’équivalent en produits de beauté du PIB d’un petit pays pauvre et le pire c’est que Marie se maquille exactement comme j’aime. Par petites touches légères et discrètes et non au tractopelle comme certaines de ses consœurs de son âge que je croise le matin à la boulangerie et me donnant l’impression qu’elles se projettent directement leurs produits de beauté ouverts directement dans la figure comme on s’asperge le visage d’eau pour se réveiller d’une nuit trop courte.
En tous cas, qu’elle laisse la cuisine en vrac quand elle presse des oranges ou tente de cuisiner un de ses plats favoris, qu’elle laisse ses hordes de magazines féminins s’étaler sous en dehors de la table basse, qu’elle ne remette jamais les DVD dans les boites, qu’elle mette un tel chaos dans le dressing que la chute de ses pulls a failli me tuer pas plus tard que la semaine dernière ou qu’elle oublie sans cesse la radio en partant, rien ne me ferait faire une montagne de ces petites manies qui font de Marie et puis quand bien même, elle est tellement têtue que même si elle changeait, son naturel reviendrait au galop.
Ensuite, il faut noter qu’au bout d’un moment, on finit aussi par savoir rapidement par un simple regard si l’autre est en forme ou pas. Plus besoin de détecteur de mensonges pour les troupes chinoises quand ils interrogent de pauvres moines tibétains pour leur faire avouer quelques innocents sûtras à grands coups de rouleau à prière dans la gueule. Il suffirait à ces tortionnaires de vivre quelques jours avec leur « tortionnés », de prendre un café et quelques croissants au lit le matin avec eux pour que tout de suite se créée cette intimité propre à dévoiler une personnalité riche cachée sous leur robe pourpre ou leur toge orange et derrière un masque de méditation qui ne laisse filtrer d’ordinaire qu’une profonde concentration à ne pas confondre avec le regard atone du chien de ma belle mère qui ne doit avoir que quelques neurones de plus que son collier antipuces.
Ainsi, comme celui du pauvre moine tuméfié par la profonde connerie du militaire chinois et qui a connu des jours meilleurs, le visage de son conjoint devient limpide et tout le désarroi d’un problème qui le tracasse se trouve écrit comme sur les pages d’un roman ou d’un magazine people pour ceux qui n’ont pas trop envie de réfléchir ni de se péter un neurone en apprenant un mot de vocabulaire supplémentaire que celui qu’ils possédaient à l’école primaire. Ce sera le thème de la suite de ce billet.
Bisous tout le monde !
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Piotr
